-Livre: Toucher, Se soigner par le corps – Bernard Andrieu

Toucher, Se soigner par le corps.

Bernard Andrieu

Un événement semble avoir décidé de l’écriture de ce livre consacré à l’étude d’un phénomène social très à la mode depuis une dizaine d’années: les thérapies corporelles

Oui. J’étais au Brésil et découvrais l’image de la canicule: 70000 morts en Europe dont 20000 en France … Comment un tel abandon était-il possible dans une période où le narcissisme corporel occupait autant de temps dans la vie des gens? Pour moi, la canicule fut le symptôme d’une crise sociale, le révélateur d’un investissement aveugle dans son corps au détriment du corps d’autrui. Cette constatation m’a décidé à plonger dans ces «parcours de santé» et à dresser l’inventaire de toutes ces pratiques corporelles qui semblaient apporter une telle satisfaction égotiste face à la désincarnation et à la virtualisation du lien social et qui étaient utilisées la plupart du temps, d’ailleurs, sans discernement.

Ces pratiques sont-elles une nouveauté?

Non. C’est la qualité du toucher qui est nouvelle.
Ces pratiques ne datent pas d’aujourd’hui et ne proviennent pas, comme on le croit, des Américains. Elles ont été inventées en Europe à partir de 1850 par des gens comme Moreno, Reich, Gindler… qui, réfugiés aux États-Unis face à l’antisémitisme, ont formé des écoles de thérapies corporelles, et c’est par leurs disciples qu’elles nous sont revenues dans les années 1970 lors de la «libération du corps» (libération sexuelle, drogue, engouement pour l’Orient, body-building, aérobic, fitness, relaxation, méthodes Feldenkrais, Pilatès, bioénergie orgastique …). Le corps est devenu alors un objet de toutes les investigations jusqu’à être considéré comme une machine libidinale où seule comptait l’apparence, la beauté extérieure.
En revanche, au début des années 1990, à la fois en réaction contre cette mécanisation du corps, contre le dogme psychanalytique de la cure verbale et, sans doute, face à l’hypertechnicité médicale, survient, à travers la diététique, le partage émotionnel et la recherche du contact vrai, ce que Michel Foucault appelle le «souci de soi»: le corps devient une totalité énergétique dans laquelle le sujet s’expérimente par le toucher dans des pratiques en partie hédonistes – s’immerger dans l’eau, être massé par quelqu’un d’autre que soi ou se masser soi-même, anti-gymnastique (tai-chi) – et en partie réellement thérapeutiques – «packing» (enveloppement), aromathérapie, sophrologie, Rolfing, chiropractie, massages énergétiques (shiatsu, massage suédois), médecine ayurvédique, watsu

La société pourrait ainsi être bénéficiaire de cette nouvelle prise de contact avec le corps?

Cela va de soi! Nous avons d’abord l’évidence heureuse que nous sommes loin de la médecine intrusive du début du XXe siècle qui considérait le toucher comme un mode de violation de l’intimité de la femme et comme une prise de contrôle du corps de l’enfant au nom de principes éducatifs hygiénistes et «chastes» (Kellogg, l’inventeur des céréales, recommandait d’attacher la main des enfants dans leur lit ou interdisait de dormir à plat ventre!). Aujourd’hui, s’offre à nous, grâce à ce nouveau rapport à soi, par un toucher que j’appellerai attentif – même si subsiste pour chaque cas la difficulté de l’évaluation entre croyance et efficacité sur l’auto-santé – toute une gamme de possibilités d’existence positives: nouvelle convivialité dès la petite école, découverte d’une compassion vécue, connaissance approfondie de soi et de l’autre. N’oublions pas que, de la naissance à la mort, le contact d’une peau contre une autre reste l’expérience première. Cette nouvelle forme de toucher qui appelle à un état conscient redonne une sensorialité au monde dont il faut dorénavant «prendre soin».

Propos recueillis par Léa Monteverdi
origine de l’article
Bernard Andrieu est professeur en épistémologie du corps et des pratiques corporelles, membre du Laboratoire de philosophie d’histoire et des sciences-Archives Henri Poincaré (CNRS /Université Nancy-II)

Une réponse to this post.

  1. je suis arrivée sur votre site en mettant comme mot clé: écriture et corps vécu. J’étais aussi au colloque Merleau-Ponti en septembre au College de France, et bien sûr j’ai lu le livre de Bernard Andrieu sur le toucher. Aussi je soulèverai simplement une question , et j’espère bien ouvrir un dialogue: le virage effectué par les pratiques corporelles cherchant leur légitimité sur l’apport des neuro-sciences:neurones miroirs, plasticité neuronale…on pourrait prendre comme exemple l’intégration fonctionnelle (R) de Feldenkrais, en privilégiant UN corps biologique, dénient l’inférence de la dose de “transfert” nécessaire pour qu’un corps éparpillé se rassemble. Le dogmatisme analytique , le tabou du toucher institué dans le cadre ont eu comme conséquence un rejet du lien analytique: or ne pourrait-on pas travailler dans une réflexion commune, complémentariste, un lieu où la parole ne serait pas vécu comme projection, manipulation, mais venant porter, tenir l’élève afin qu’il retrouve son corps, qu’il retrouve la force d’apprendre à apprendre, et que ce corps subi, devenu par le toucher corps vivant, se métaphorise dans une écriture poétique.

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