Conscience du corps.
Pour une soma-esthétique
de Richard Shusterman.
Ed. de l’Eclat.
Trouver dans la vie quotidienne des “intensités d’expérience enchanteresses“; mobiliser “le sentiment exaltant de l’unité cosmique“: non, le dernier livre de Richard Shusterman n’est pas un manuel new age de bien-être personnel, venu du paradis floridien de la chirurgie esthétique.
Il s’agit bien d’un livre de philosophie, qui défend simplement les vertus d’une “réflexion corporelle vécue“. Inspiré par le refus du dualisme corps-esprit, issu de John Dewey, et croisant la pensée asiatique, l’auteur développe sa théorie “soma-esthétique“. Celle-ci se présente comme une étude critique de “notre usage du corps vivant (ou soma)”, ce dernier étant considéré comme un site d’”appréciation sensorielle (aisthésis)” et de “façonnement créateur de soi“.
Selon Shusterman, il existe un niveau corporel de conscience réflexive, négligée par certaines grandes philosophies du corps : ainsi la phénoménologie de Merleau-Ponty restaure-t-elle “la chair” du monde, mais la laisse impuissante, dans la “conscience silencieuse” d’une expérience originaire de même, la théorie de Simone de Beauvoir sur le genre et la vieillesse est-elle réticente à voir dans le corps le lieu d’une transcendance active de la conscience; quant à William James, son physiologisme n’accordait pas de rôle pratique à l’introspection somatique.
L’enjeu, pour Shusterman, consiste à articuler les niveaux “analytique” (le rôle du corps dans la perception et la connaissance), “pragmatique” (les méthodes d’amélioration de ces perceptions) et “pratique” (la mise en acte de ces méthodes). Exemple de ce mouvement de l’analytique au pratique: s’appuyer sur le thème des “sentiments corporels” chez Wittgenstein pour soutenir la lutte contre le racisme, en essayant de contrôler certaines sources “physiques” du rejet de l’autre.
Mais au-delà de ces applications politiques, c’est la culture des plaisirs qui motive Shusterman. En la matière, la respiration et la marche valent bien les pratiques sexuelles et l’usage des drogues façon Michel Foucault. Chez ce dernier, Shusterman critique l’équation entre intensité de la sensation et intensification du plaisir, qui règle également notre culture consumériste. Contre une société qui glorifie certains modèles de perfection en matière d’apparence, contre le conformisme publicitaire et l’idéologie du rendement (physique et technique), Shusterman tente donc d’extraire “l’usage de soi” de son contexte concurrentiel dominant, négateur d’autrui et autodestructeur.
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Richard Shusterman : intelligence du corps
LE MONDE DES LIVRES | 29.11.07
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