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Rumeur et fantasme

“de la rue meurt à l’art humeur

Du point de vue de l’investigation des formations de l’inconscient, la rumeur est une mise en scène: la mise en scène d’un fantasme. Comme chacun sait, une mise en scène se fait généralement sur un théâtre. Le théâtre dont il est question ici — le théâtre dont il s’agit dans le cas de la rumeur —, c’est le théâtre de la rue. La rumeur c’est la mise en scène du fantasme sur ou dans le théâtre de la rue.

illusion et pierre

Mais qu’est-ce qu’un fantasme? Le fantasme c’est un scénario spécifique, un scénario dont nous sommes en quelque sorte tous les personnages. Dans le fantasme, nous sommes comme le scénariste ou l’écrivain qui va écrire pour mettre en scène son propre scénario, c’est-à-dire ses propres conflits psychiques inconscients. Or, dans la rumeur comme dans toute bonne pièce de théâtre, il faut qu’il y ait une bonne intrigue. Intrigue vient du latin “tricae” qui veut dire “embarras”. “Intricare”, c’est mettre dans l’embarras, “extricare”, c’est sortir de l’embarras. Ce que l’on met donc en scène dans une rumeur, c’est ce qui nous embarrasse. Pour être plus précis: ce que l’on met en scène, c’est ce que l’on n’arrive pas à dire. Et ce que l’on n’arrive pas à dire, c’est l’indicible, c’est-à-dire précisément ce que Jacques Lacan nommait le réel et Freud l’inconscient. Le personnage principal de la rumeur, considérons donc que c’est tout d’abord l’indicible, le réel, c’est-à-dire l’inconscient, que l’on ne peut se représenter autrement que sur un mode imaginaire et projeté sur une autre scène, apparemment extérieure.

La cure analytique vise on le sait à appréhender ce réel, cet indicible de l’existence, par le symbolique. C’est la cure par la parole (la fameuse “talking cure” d’Anna O.), laquelle confronte le sujet, tout comme Œdipe dans la pièce de Sophocle, à l’énigme de la Sphinge. S’il y a bien une mise en scène analytique, celle-ci est hautement opérante. Elle vise précisément d’une part à l’abréaction, c’est-à-dire au passage de l’imaginaire au symbolique (c’est la catharsis d’Aristote remise au goût du jour par la méthode de Breuer à la fin du XIXe siècle), et à la réduction du fantasme à une pure écriture d’autre part, c’est-à-dire au repérage de ce par quoi nous sommes captif dans le réel. Jacques Lacan aimait à rappeler à cet égard quel était le destin de l’analyse:

La fin d’analyse, on peut la définir. La fin d’analyse, c’est quand on a […] retrouvé ce dont on est prisonnier […] qu’on voit ce dont on est captif” (Jacques LACAN, Le moment de conclure, Séminaire 1977-1978, Séance du 10 janvier 1978).

Bien loin de la “mise en scène analytique”, il s’agit à l’inverse dans la rumeur, d’une mise en scène “à la va-vite”. Une rumeur, c’est joué “à la va-vite”, si l’on peut dire. En tant que scénariste, on prend les acteurs qui sont déjà à notre disposition; et il y en a pléthore. Ce sont ceux qui sont déjà sur la scène, ce sont les plus connus, les plus célèbres: d’ailleurs ne les appelle-t-on pas les “acteurs” de la vie politique, de la scène publique, etc.? Bref, c’est à ces acteurs qui sont “déjà-là”, que l’on va faire jouer notre propre fantasme.

Ainsi, de la même manière que dans une pièce de théâtre, ce n’est pas la vérité objective (rationnelle, consciente) qui compte, mais c’est bien à l’aune de la vérité et de la réalité psychique, fantasmatique et inconsciente que l’on va pouvoir mesurer tout l’impact et la popularité d’une rumeur.

Certes, la rumeur est un phénomène hautement collectif; et cela n’a rien d’étrange. Comme des millions de spectateurs s’engouffrent dans des théâtres ou cinémas pour aller voir une bonne pièce ou un film “génial”, auquel on va du reste pouvoir s’identifier (“c’est mon film préféré”, “c’est tout moi”, “c’est ma vie”, etc.), des millions d’individus vont colporter la rumeur lorsqu’elle est bonne. C’est-à-dire lorsqu’elle met en scène une bonne intrigue, autrement dit, on l’aura compris, un fantasme fondamental.

Le fantasme fondamental n’a pas de secret; c’est même sa spécificité d’être si répétitif qu’il finit par passer inaperçu: ridiculiser le père imaginaire, faire trébucher le personnage célèbre et fantasmatique, le mettre à genou, etc. Bref, “que la bête meure !” par le retour même du refoulé: qu’elle soit condamnée pour son crime sexuel. Nous avons tous déjà rencontré ce type de fantasme infantile et peut-être en sommes-nous aujourd’hui plus ou moins dégagés. Peut-être, mais qu’advient-il lorsque l’occasion s’offre à nous de pouvoir encore une fois le partager avec d’autres à moindres frais? Refuserait-on une telle jouissance que de pouvoir le partager, une dernière fois, avec une “foule” ? C’est précisément ce que l’on appelle le re-“foule”-ment.

Quant au caractère a priori étrange de la rumeur, il est donné par sa particularité essentielle qui la distingue radicalement d’une pièce de théâtre ou d’un bon film: c’est que l’on n’est pas averti de sa représentation. Mieux, c’est elle — cette représentation —, qui vient à nous. C’est ce que Freud appelait “l’inquiétante étrangeté” (“Unheimliche”): la rumeur se joue devant nous et se joue de nous. À tel point que l’on peut l’écrire la “rue meurt”, dans la mesure où précisément la rue (la foule) finit toujours à un moment par se croire manipulée. Dans la rumeur, on a sans cesse cette impression subreptice d’y être manipulé, et précisément par ce qui nous fascine. Cette impression d’y être nous aussi, sur la scène, c’est peut-être même bien le clou du spectacle.

Seulement là encore, il s’agit bien du fantasme. Nul ne peut manipuler la rumeur et la rumeur de manipulation de la rumeur fait partie intégrante de la rumeur et du fantasme. Ne pas savoir si vous êtes spectateur (manipulé) ou acteur (manipulateur), c’est précisément la définition du fantasme. Vous faites partie intégrante du “tournage”, du tournage en rond dans le nœud du fantasme. Du point de vue topologique, en effet, Lacan introduit le nœud du fantasme dans sa leçon du 22 octobre 1973. Il y présente un rond simple et un rond enroulé sous la forme d’un huit intérieur, noués d’une manière rigoureusement alternée, et symbolisant ainsi le sujet et l’objet pouvant indifféremment s’intervertir, de telle sorte que l’on ne sache plus, dans le fantasme, où est l’un et ou est l’autre …

… voir l’article complet: “Les médias nous psychologisent-iles?”
sur le site Psychanalyse-Paris

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