Connaître, apprendre, transmettre selon les sagesses chinoises.
Pour une lecture pédagogique de la spiritualité.
par FILLIOT Philippe
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une connaissance qui n’est pas séparée du corps
La sagesse chinoise semble aussi ignorer un autre clivage. La philosophie occidentale, habituée à penser de manière dualiste par couples de concepts disjonctifs, partage non seulement entre connaissance théorique d’une part et pratique dans l’existence, d’autre part, mais sépare le corps et l’esprit en accordant la primauté à la raison. Au contraire, la connaissance en Chine ne vient pas seulement de l’esprit, de la faculté raisonnante, mais s’enracinent corporellement : «la pensée chinoise, réinscrivant la pensée dans le corps, nous rend attentifs au fait qu’on ne connaît – ne comprend – n’accède qu’à travers une disposition». L’éducation du mental se fait en se mettant à l’écoute du corps, entendu au sens large et profond. Réciproquement, le corps peut être l’objet d’une «spiritualisation», d’un affinement de la matière physique. Les portraits des sages chinois décrivent souvent, en premier lieu, des attitudes physiques qui sont indifféremment des attitudes morales : détente, abandon, repos, relâchement, souplesse, rectitude… «la disponibilité de l’esprit passe aussi (d’abord) par eux, veut dire le penseur taoïste, c’est pourquoi c’est par eux qu’il a débuté». Le corps, donné fondamental, est le lieu de passage de la pensée.
Idée et sensation ne font qu’un.
Cette recherche d’unité renvoie au concept fondamental de souffle-esprit (qi) qui est à la fois de l’ordre matériel et spirituel, du concret et de l’intangible. «source de l’énergie morale, le qi, loin de représenter une notion abstraite, est ressenti jusqu’au plus profond d’un être et de sa chair» . Il y a une intelligence corporelle qui échappe à la rationalité consciente avec la quelle il faut renouer le contact afin de réguler l’esprit. La relation corps-esprit en quelque sorte s’inverse par rapport à la conception philosophique occidentale dominante où le corps est subordonné à la toute-puissance de l’esprit. Ici, au contraire c’est l’esprit, source de troubles, qui se laisse guider par le corps.
Comme l’analyse J.F. Billeter à propos des nombreuses anecdotes chez Tchouang-Tseu mettant en scène des activités physiques et manuelles, «notre esprit est la cause de nos errements et de nos défaites tandis que le corps, entendu non comme le corps anatomique ou le corps objet, mais comme la somme des facultés, des ressources et des forces, connues et inconnues de nous, qui portent notre activité – tandis que le corps ainsi conçu, est au contraire notre grand maître». Cette mise à l’écart du mental implique de s’en remettre en toute confiance au corps qui gère l’activité en cours. La conscience se contente alors d’observer, en spectateur, des opérations parfois très complexes se faire en quelque sorte par elles-mêmes. Elle devient alors disponible, libre, aussi à l’aise «qu’un poisson dans l’eau».
Mais cela suppose une maîtrise parfaite du geste. «Quand nous avons pleinement intégré un geste ou un ensemble de gestes, nous les exécutons en nous bornant à exercer sur eux un contrôle réduit, une simple supervision. Confiant au corps le soin d’agir, notre conscience se dégage, se tient quelque part au dessus» . Ce point de vue du dessus n’est pas surplombant, il est celui du dao où, immergé dans le réel, il s’agit de se «laisser porter par les courants» et, tout en flottant au gré, de «percevoir tout ce qui s’y passe». Dans cette forme de connaissance – qui associe maîtrise et détachement - apprendre se fait «avec, du et par le corps», comme dit Artaud, mais ne se limite pas pour autant au corps organique, en tant qu’entité cloisonnée, distinct de la pensée et séparée du monde vivant.
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une connaissance en harmonie avec le monde
La conscience est reliée aux ressources du corps (la pensée chinoise rejoint ici l’Europe par le développement des thérapies corporelles, à l’écart de la psychanalyse) et reliée par un même flux vital au monde entier. «La pensée chinoise s’enracine dans un rapport de confiance foncière de l’homme à l’égard du monde dans lequel il vit» «elle est d’emblée en situation et en mouvement».
La connaissance, dans la logique chinoise, ne transforme pas le monde en objet, et par là, ne fait pas «barrage aux choses», selon l’expression récurrente de F. Jullien. Le propre de la sagesse est d’être congruente, ou en termes plus simples, elle consiste à «prendre les choses comme elles viennent» et à s’adapter parfaitement à une situation donnée. Le point de référence de la connaissance dés lors n’est plus la recherche idéale de la vérité, mais l’adéquation avec le milieu changeant.
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Extrait du Tao Te King – Livre de la voie et de la vertu
L’âme spirituelle doit commander à l’âme sensitive.
Si l’homme conserve l’unité, elles pourront rester indissolubles.
S’il dompte sa force vitale et la rend extrêmement souple, il pourra être comme un nouveau-né.
S’il se délivre des lumières de l’intelligence, il pourra être exempt de toute infirmité (morale).
S’il chérit le peuple et procure la paix au royaume, il pourra pratiquer le non-agir.
S’il laisse les portes du ciel s’ouvrir et se fermer, il pourra être comme la femelle (c’est-à-dire rester au repos).
Si ses lumières pénètrent en tous lieux, il pourra paraître ignorant.
Il produit les êtres et les nourrit.
Il les produit et ne les regarde pas comme sa propriété.
Il leur fait du bien et ne compte pas sur eux.
Il règne sur eux et ne les traite pas en maître.
C’est ce qu’on appelle posséder une vertu profonde.
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Posted by ibios on août 31, 2007 at 8:48
Bonjour,
merci pour ce repérage introspectif très agréable à parcourrir !
Je prend plaisir à lecture de la phrase, puis du chapitre, j’en comprends le sens et je dois dire que c’est une vision sensée, lucide et libre !