-Article : Capoeira et devenir

“La capoeira,

une philosophie du corps”

(texte complet) par Camille Dumoulié

Le Mestre paulista Almir das Areias, auteur d’un livre intitulé “O que é capoeira” (Qu’est-ce que la capoeira?), répétait à ses élèves: “Dans tous tes gestes, tu dois être comme le courant de la rivière qui contourne le rocher”. Voilà qui rend immédiatement sensible ce qu’a de paradoxal la résistance de la capoeira, comme celle de tout art véritable. Ce ne sont jamais ni l’œuvre d’art ni le joueur qui s’opposent à un ordre ou résistent à une force: au contraire, c’est un certain ordre du monde ou une structure sociale donnée qui constituent, ainsi que le rocher, une force de résistance au courant de la vie. L’artiste et le capoeiriste luttent contrent ces barrières en inventant des gestes et en relançant des forces qui restaurent la continuité du vivant. De la sorte, ils créent des lignes de fuite qui sont des lignes de vie et des expressions esthétiques de la puissance.

… Dans la lignée de Nietzsche, d’ailleurs, nombre de philosophes qui ont essayé de renverser la métaphysique de l’Etre en une philosophie du devenir, tels Deleuze et Guattari, entrent en connexion avec cette “pensée du dehors” qu’incarne la capoeira. Suivant cette perspective, sept plans de résistance se dessinent, qui sont aussi sept plans d’invention poétique et philosophique.

… Alors que la métaphysique occidentale se représente l’idéal à travers la perfection statique de la sphère, à l’image du Sphairos d’Empédocle; alors, qu’elle valorise l’immuabilité des Idées, l’autonomie et l’autarcie de l’individu, comme chez Platon; alors qu’elle rejette les affects qui impliquent un devenir, l’ontologie noire, au contraire, est fondée sur la dynamique de devenirs en connexion avec la nature, la physis.

… La philosophie de l’Etre caractérise la pensée blanche dans la mesure où l’Etre appartient à ceux qui ont le pouvoir, aux maîtres qui dictent les conditions de l’Etre à tous les hommes, comme aux animaux et aux plantes. Maîtrise technique en quelque sorte, qui s’oppose à la puissance vitale de la physis. L’esclave, en l’occurrence l’esclave noir du Brésil, exilé de toute origine, identité ou territoire, d’un côté, exclu de la présence blanche, de l’autre, a dû s’inventer une existence hors de l’Etre, produire non un être, mais un devenir.

A l'envers… Comme le disent Deleuze et Guattari, lorsqu’ils parlent du “devenir animal”, il ne s’agit pas d’imiter le singe, ni de singer l’âne ou le serpent. Non, c’est bien d’un devenir qu’il s’agit, par connexion avec les intensités, les forces, les mouvements du vivant qui informent la chair et l’esprit pour les unir dans la dynamique d’un geste. Il peut s’agir même de devenir la feuille qui tombe d’un arbre, de devenir l’eau qui coule autour du rocher. Et, dans tous les cas, il faut oublier, abandonner la rectitude du corps civilisé.

… “Marcher à quatre pattes réveille la mémoire corporelle de l’enfance et des jeux d’autrefois. Cela peut même réveiller des souvenirs plus anciens remontant à nos origines animales. Par ailleurs, cela met la personne dans une position très vulnérable — les fesses en l’air —, en opposition avec la posture droite, ‘rationnelle’ et ‘civilisée’

… A l’origine de la pensée grecque, il y a le cercle et la sphère, enfermés dans leur perfection statique. A l’origine de la capoeira, il y a la roda, cet espace rituel et circulaire d’où jaillissent les mouvements giratoires des corps qui tracent dans l’air des cercles ouverts et dynamiques. Lancés comme à l’improviste, les gestes semblent soudain suivre les lignes d’une rigoureuse géométrie dont les hyperboles et les arabesques invisibles traversent l’espace.

La capoeira est un jeu, un jouet […] C’est le plaisir de l’élégance et de l’intelligence. C’est le vent dans la voile, un gémissement dans la senzala (lieu où vivaient les esclaves), un corps qui tremble, un berimbau (le principal instrument qui rythme le jeu de la capoeira et qui a la forme d’un arc muni d’une gourde qui fait office de caisse de résonance) bien joué, l’éclat de rire d’un enfant, le vol d’un oiseau, l’attaque d’un serpent corail. […] C’est le rire devant l’ennemi. […] C’est se relever de sa chute avant de toucher de sol. […] C’est un petit bateau en pèlerinage abandonné à la dérive, sans but.

De tout cela, si nous pouvions faire une philosophie!

Voici quelques extraits tirés d’un texte magnifique (lien vers le site Littérature et poétique comparées) sur la capoeira.

Et pour ceux que l’approche des chaînes musculaires (suivant Godelieve Struyf) intéresse comment ne pas faire des liens avec la structure AntéroPostérieure (AP), celle de l’enfant qui regarde le monde “autrement“, celle du jeu, de la surprise, de l’imprévisible, du paradoxe et … associée au coeur.

7 Réponses to this post.

  1. Posted by Franklin pereira on octobre 5, 2006 at 10:51

    salut
    je m appel franklin et je fais de la capoeira depuis qqe annee. je dois faire un memoire de fin d etude et je souhaitais me diriger vers la capoeira et son benefice sur la plaisir. je voulais savoir si vous avez des ref. ou des ouvrages sur la capoeira . Merci

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  2. Posted by LeGlaude on novembre 19, 2006 at 7:27

    Bonjour,
    Je débarque sur le site pour la 1ère fois et suis surpris par la qualité de l’article présenté sur la Capoeira.
    Nageant moi-même depuis qq années dans les eaux de la discipline, je me demandais si vous possédiez des liens avec l’auteur de ce texte: Camille Dumoulié?
    Il s’agit de ma plus grande passion et j’aimerai vraiment beaucoup pouvoir échanger avec lui…
    D’avance merci et bravo pour votre travail.

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  3. Posted by LeGlaude on novembre 27, 2006 at 8:00

    Message pour Franklin qui a écrit le précédent…
    J’ai moi-même fait mon mémoire sur le sujet et je pratique la Capoeira depuis maintenant 7 ans, J’ai aussi quelques références intéressantes, alors n’hésites surtout pas à me contacter sur à l’adresse claudemontaud@free.fr, je serais heureux d’échanger avec toi.

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  4. Je tombe, par hasard, sur votre site et suis heureux de voir que vous citez mon article sur la capoeira. N’hésitez pas à donner mon adresse e-mail à ceux qui la désirent.

    Camille Dumoulié

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  5. Au fait, je crois qu’il vaut mieux que la donne moi-même : camille.dumoulie@free.fr

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  6. Posted by Boudry Romain on septembre 20, 2007 at 2:24

    Bonjour. Je suis étudiant en kinésithérapie, et j’ai remarqué cet article depuis un bon moment, ce qui m’a fait très plaisir car je suis convaincu que la capoeira est d’n grand intérêt dans l’épanouissement psychomoteur detout individu. En tant que capoeiriste, j’envisageais de faire un mémoire sur cet art qui me semble une des (si ce n’est la) discipline(s) qui recrute l’être dans sa plus large conception (aussi bien sur le plan physique que mental) .Le capoeiriste, s’adaptant à chaque situation (dans le roda ) de manière instinctive et instantannée comme le bébé, il n’est pas enfermé (comme dans de nombreuses disciplines sportives) dans une stratégie et des gestes techniques pré établis ni dans un esprit de compétition. Le plaisir de faire toujours de nouveaux mouvements plus harmonieux , plus adéquats et avec une simplicité se voulant grandissante y est la plus grande source de motivation à mon goût. Les notions que je voulais explorer au sein de mon mémoire à ce sujet,sont la libération d’énergie par la musique (qui y est primordiale) ou alors la faculté d’apprentissage de mouvements globaux complexes, qui se remarque dans les discipline sportives telles que le football ou la gymnastique ou le cirque (que je pratique également)…où les brésiliens étincellent …Le problème est que je ne connais pas de tests validés à ce sujet,et j’aimerais alors savoir si vous êtes en mesures de m’apporter des solutions..Je vous serai très reconnaissant de me répondre. Et ,que la passion et la magie de la capoeira perdure au fil des siècles!!!…

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  7. Bonjour, je suis Contra-maître de Capoeira et je travail en Suisse avec des enfants dès l’âge de 03 ans. J’aimerais recevoir des informations sur la psichomotricité, si possible des textes (mémoires etc) pour savoir plus sur cette vision de l’art de la Capoeira. Je vous remercie d’avance.

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